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Combien de temps les plastiques mettent-ils à disparaître dans la nature ? Sont-ils dangereux pour la santé ? Pourra-t-on s'en passer un jour ? Le recyclage est-il une solution efficace ? Le point de vue iconoclaste d'une ingénieure spécialiste du vieillissement des polymères.

Vous assurez la communication scientifique de l’ONG de sensibilisation à sauvegarde des océans Expédition 7e Continent. Les données dont on dispose sur la pollution plastique sont-elles fiables ?

Kako Naït Ali : La marge d’erreur est très forte car, faute de pouvoir investiguer sur toute la surface du globe, les scientifiques font des analyses statistiques. En gros, ils collectent les quantités de plastique produites dans les pays, puis en soustraient celles utilisées, mises en décharge, recyclées et réutilisées. Le résultat donne une estimation de ce qui est rejeté dans la nature. Une étude de référence, parue dans la revue Science Advances, estime qu’entre 1950 et 2015, environ huit millions de tonnes de plastique sont entrées dans l’océan chaque année. Soit, selon le dernier rapport de l’ONU, 3 % de la production annuelle mondiale de cette matière. Mais, au global, on en rejette chaque année dans l’environnement environ trente-deux millions de tonnes, soit 12 % de la production annuelle. Vous constaterez donc que mesurer la pollution plastique est une tâche immense. On a, par exemple, encore aucune idée précise du nombre et de l’ampleur des vortex plastique, ces énormes amas flottants. Même en Méditerranée, un territoire pourtant restreint où des recherches sont en cours. Alors, en plein Pacifique nord, c’est pour l’instant mission impossible !

Combien de temps ce plastique va-t-il mettre à se dégrader dans la nature ?

Communément, on dit qu’il faut environ 400 ans pour que le plastique disparaisse. En fait, sa vitesse de dégradation dépend à la fois de la température de l’environnement dans lequel il se trouve et de la quantité d’UV qu’il reçoit. Si un masque chirurgical reste sur une dune au soleil, il mettra environ cinquante ans pour disparaître, s’il flotte dans l’Antarctique, il lui faudra bien davantage que quatre siècles. De plus, les mesures de durée de vie actuelles ont été faites sur les gros déchets plastiques. Avant de disparaître, ceux-ci se divisent en éléments de plus en plus petits. Or, on ne sait pas en combien de temps les microparticules (visibles à l’œil nu), qui ont davantage tendance à couler au fond de la mer – a fortiori les nanoparticules, qui sont invisibles – se dégradent totalement. Elles font partie de l’énorme masse de plastique qui évolue dans les océans, mais faute de savoir à quelles conditions elles sont exposées, on ne peut étudier leur vitesse de dégradation. Elles migrent également dans les sols et, là aussi, leur devenir dépend du contexte. Dans une terre riche en micro-organismes et humide, certains plastiques sensibles à l’eau, comme le polyester ou les polyamides, vont se dégrader « vite ». D’autres ne vont pas bouger. Le polystyrène, par exemple. Quand il est enterré (donc protégé des UV), on estime sa durée de vie à mille ans.

Quels sont les dangers connus du plastique pour la santé ?

Ces matériaux ne sont pas seulement des polymères, ils sont accompagnés d’additifs. Et ce sont ces derniers qui peuvent poser question. Par exemple, certains PVC contiennent des plastifiants (pour les rendre plus souples) qui migrent très facilement dans l’organisme et ont été identifiés comme des perturbateurs endocriniens. Même chose pour les agents ignifuges bromés qu’on ajoute aux plastiques pour augmenter leur résistance au feu.

L’Europe, par le biais de la réglementation Reach [entré en vigueur en 2007 pour sécuriser la fabrication et l’utilisation des substances chimiques par l’industrie] pousse les industriels à remplacer ces additifs par des substituts. Mais, encore une fois ce n’est pas le seul plastique qui est concerné : les ignifugeants se retrouvent aussi dans les textiles, dans les voitures par exemple.

Donc, selon vous, le plastique n’est pas dangereux pour la santé ? Ou pourrait croire que vous défendez l’industrie, comme cela vous est parfois reproché sur les réseaux.

Je ne travaille absolument pas pour une entreprise du secteur, mais dans le génie civil appliqué à l’énergie et, à ce titre, je suis amenée à étudier le vieillissement de divers matériaux pour en anticiper la maintenance. Je suis scientifique et je m’en tiens à l’état actuel des connaissances. Or, pour l’instant, la dangerosité du plastique n’a pas été prouvée. Voici ce qui a été prouvé pour l’instant : les microparticules sont trop grosses pour pénétrer la peau ou une paroi intestinale. Et, lorsqu’il y a ingestion, il n’y a pas bioaccumulation : le temps de la digestion est trop court pour que ces particules puissent être dégradées par les sucs gastriques en éléments plus fin et rester dans l’organisme (en fait, on les retrouve dans les selles). En revanche, ce que l’on ne sait pas aujourd’hui, c’est ce qu’il advient des nanoparticules. La recherche continue à avancer sur le sujet, mais elle est compliquée, car le risque est fort que les essais soient pollués : dans l’air du labo, il peut y avoir des fibres plastiques ; si on place un organisme vivant dans un contenant plastique pour l’étudier, des nanoparticules peuvent se détacher, etc. Donc les scientifiques travaillent déjà à mettre en place un protocole global pour garantir la fiabilité des résultats.

Plastique fabriqué à base d’algues pour des jouets de plage ou de glucose pour des filets de pêche… Des alternatives sont inventées et mises sur le marché par de nombreuses start-up. De bonnes pistes pour faire baisser la pollution ?

Pas forcément. On fait souvent l’amalgame entre l’origine du plastique et sa fin de vie. Je m’explique : un plastique biosourcé, c’est-à-dire fabriqué à base de matières organiques comme les algues ou la canne à sucre, et non pas à partir du pétrole, reste un plastique. Un plastique courant fabriqué à partir de plantes a un devenir similaire à celui issu du pétrole : s’il est jeté dans la nature, il mettra 400 ans en moyenne à se dégrader. Ce qui compte, en fait, c’est sa structure chimique, qui va, elle, conditionner son devenir. Il existe des plastiques issus de la pétrochimie biodégradables (capables de disparaître un jour s’ils sont jetés dans la nature… mais sans condition de durée) ou compostables (se détériorant en quatre-vingt-dix jours dans un composteur). Et il existe des plastiques biosourcés non biodégradables et non compostables. Mais qu’importe, en fait, car, un plastique, quelle que soit sa composition, ne doit pas être jeté dans la nature. De nombreux jardiniers ont fait l’expérience de retrouver ces sacs dans leur compost d’une année sur l’autre. Les trois mois de dégradation théorique ont été mesurés dans des composteurs de laboratoire à des conditions optimales de dégradation (température élevée et haute teneur en micro-organismes). Or la nature n’est pas un composteur géant. Pour se dégrader dans l’océan, un sac plastique à base d’amidon de maïs va mettre des années, et c’est assez pour qu’une tortue tombe dessus, l’avale et s’étouffe avec. Ces produits de substitution restent jetables et, en tant que tels, ils doivent finir dans une poubelle, pas dans l’environnement.

Donc, ce que vous prônez, c’est un changement de comportement… L’Afrique du Sud, l’Australie, le Canada, le Kenya, de nombreux pays ont banni ou sont en train de bannir les plastiques à usage unique. Efficace pour faire évoluer les mentalités ?

Légiférer est important. Les gens doivent prendre conscience qu’il est nocif pour l’environnement de jeter des pailles ou des sacs par terre, des Coton-Tige aux toilettes. Mais ces interdictions visent le matériau et non pas nos comportements. On ne nous dit pas : «Arrêtez de jeter !» ; on nous dit : «Utilisez des alternatives !» Les autorités se trompent de discours. Il faut que nous comprenions que nous avons tous une responsabilité dans l’avalanche de déchets qui envahissent la planète. Et non pas uniquement les entreprises qui nous proposent ces produits polluants. Certes, la société Coca-Cola nous vend ses boissons dans des bouteilles en PET, mais ce n’est pas elle qui les jette par terre. Par ailleurs, substituer du jetable par du jetable, n’est pas une solution. Lorsque mon entreprise a remplacé les gobelets en plastique des machines à café par des gobelets carton au nom de la protection de l’environnement, j’ai été atterrée. Il existe une filière efficace pour recycler le polystyrène ou le polypropylène dont étaient faits ces contenants. Mais l’intérieur des gobelets en carton est étanchéifié par un film en polyéthylène. Or, le carton est recyclable, mais le film, lui, est incinéré ou enfoui.

Pour vous, le recyclage est la solution. Pourtant, cette filière est critiquée pour son manque d’efficacité par des chercheurs reconnus.

Il n’y a pas qu’une, mais plusieurs solutions. Et le recyclage est la principale dont on dispose. Si on la dénigre, les gens vont se décourager de trier. Que reprochent ses détracteurs à la filière ? D’abord de ne pas recycler suffisamment. Certes, pour l’instant, nous sommes en retard vis-à-vis de nos voisins européens. D’après le dernier rapport Eurostat (2018), l’Union européenne recycle 41,5 % de ses déchets plastiques. Les bons élèves étant la Lituanie (69 %), la Slovénie 60 %), l’Espagne (50 %). En France ? Le taux est de 29 %, soit environ 61 % des bouteilles (qui sont en PET) et des flacons (en polyéthylène ou polypropylène), et 5 % pour les autres plastiques. Mais des filières pour les emballages alimentaires en polystyrène ou les films en polyéthylène sont en train de s’ouvrir. Dans le BTP, ces plastiques sont recyclés depuis longtemps et cela fonctionne très bien. Grâce à l’extension de la consigne de tri, c’est-à-dire la possibilité de mettre tous les déchets plastiques dans la poubelle jaune, qui devrait toucher l’ensemble du territoire en 2022, les taux vont augmenter. Les détracteurs du recyclage critiquent aussi le fait qu’il faut réinjecter de la matière vierge pour fabriquer des plastiques recyclés (50 à 70 % de leur composition). En fait, dans l’emballage alimentaire, on ne recrée jamais un matériau uniquement à base de matière recyclée, car la transformation lui fait perdre certaines de ses qualités. Mais c’est valable aussi pour le papier, le verre, l’acier. Pourquoi demanderait-on au plastique ce qu’on n’exige pas des autres matériaux ? Ceci dit, on peut critiquer la manière dont le plastique est recyclé en France.

Pourquoi ? Qu’est-ce qu’on pourrait améliorer ?

Quand on recycle un emballage plastique pour un autre usage, peu importe s’il perd une partie de ses propriétés. Si on en fait des fibres synthétiques ou des isolants, par exemple, le taux de réemploi est de 100 %. Or les autorités françaises n’encouragent pas cela. Bizarrement, elles considèrent cela comme du downcycling (la transformation d’un produit en une matière de valeur moindre). Dommage, car ce n’est qu’ainsi qu’on pourra atteindre les taux des autres matériaux : 100 % de l’acier est recyclé en France, 68 % du papier-carton, 44 % de l’aluminium, des matériaux, considérés comme «nobles», dont le gouvernement soutient le recyclage depuis longtemps.

A part le recyclage, quels sont les autres remèdes à la pollution plastique ?

Il faut d’abord réduire, en amont, la quantité de déchets. Les entreprises ont, là, un grand rôle à jouer. Les suremballages doivent disparaître, c’est-à-dire ceux destinés à des fins marketings et non à protéger le produit, comme les petits paquets de biscuits individuels. Et aussi le filmage des fruits et légumes bio en grande surface, qui est une aberration. Certes, il existe une obligation de les distinguer des produits issus de l’agriculture conventionnelle, mais il faut envisager d’autres solutions. On peut aussi imaginer que les entreprises de boissons reviennent à la consigne. Peut-être faudra-t-il commencer par les bouteilles en verre pour ne pas brusquer le consommateur mais, ensuite, il faudra passer à celles en plastique. En Allemagne, cela se fait déjà. Les bouteilles en verre sont réutilisées cinquante fois et celles en plastique, vingt-cinq fois. Les industriels de l’emballage doivent également proposer des packagings écoconçus, qui doivent être recyclables dans le pays où les produits qu’ils protègent sont commercialisés ; et séparables s’ils sont fabriqués avec plusieurs matériaux pour que chacun puisse être traité dans une filière spécifique.

Et le consommateur, doit-il apprendre à vivre sans plastique ?

Plus facile à dire qu’à faire. Pour réduire leur impact sur la planète, certains n’achètent plus qu’en vrac, fabriquent leurs détergents, n’utilisent plus de couches jetables, font leurs courses tous les deux ou trois jours. Cela requiert d’adhérer à un certain mode de vie et d’avoir du temps. Il me semble difficile de demander à la majorité de la population de revenir à la vie des années 1950 avec un temps de travail et de transport des années 2020. J’imagine que les changements d’habitudes vont être progressifs car, si le plastique a autant envahi notre quotidien, c’est qu’il rend de multiples services. Rien qu’un exemple : l’Ademe (agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) explique qu’un concombre, légume composé à 96 % d’eau, devient terne et mou, donc invendable, au bout de trois jours et qu’un film plastique permet de le conserver 14 jours de plus. Et puis, il faut faire attention aux mauvais calculs en termes d’impact environnemental. Si l’industrie cosmétique, par exemple, remplaçait les flacons en plastique par des contenants en verre, son impact carbone exploserait, à cause du transport du verre (à capacité égale, il est environ cinq fois plus lourd) et de sa fabrication, dont l’empreinte énergétique est bien supérieure. Les fours de fusion montent à 1 500 °C, alors que les extrudeuses pour polymères chauffent à des températures comprises entre 200 et 300 °C. Une étude réalisée sur des boîtes de conservation des aliments montre que l’impact environnemental de celles en verre est supérieur de 12 à 64 % selon les types de plastique. Pour compenser cet écart, il faut donc réutiliser les boîtes en verre bien davantage (3,5 fois plus en moyenne). De toute façon, il faut réapprendre à acheter avec l’idée de garder le plus longtemps possible, que ce soit de la vaisselle, des meubles et même des vêtements. Et être vigilant sur la durabilité du matériau. Ne pas se laisser berner par des discours marketings qui promeuvent le «bio». Potentiellement, on ne pourra garder un meuble en plastique «biodégradable» que cinq ans avant qu’il ne se tâche ou s’abîme (car ces matériaux sont très sensibles au chlore par exemple). Alors qu’un meuble en plastique «normal,» en durera plus de cinquante. Conserver les objets le plus longtemps possible, les réutiliser, les consigner, et non pas les considérer comme immédiatement consommables et jetables, autrement dit leur redonner de la valeur, est la meilleure façon de prendre notre responsabilité vis-à-vis des déchets.

Source www.geo.fr